75e anniversaire de la libération d’Eterville : nous nous souvenons !

Par Gérard FOURNIER  (1)

 

L’exode à hauts risques des Etervillais

            Jeudi 29 juin 1944. « Après cette nuit d’épouvante, nous émergeons de nos tranchées complétement hébétés. Les Allemands sont aux aguets et se planquent le plus possible. Les Alliés sont à 1 500 mètres   environ et tirent sur tout ce qui bouge.(…) » note sur un carnet Jacques Leullier, alors étudiant à Caen.

« Un officier allemand vient trouver ma mère et l’ayant saluée, très correctement, lui dit en français : « Ordre d’évacuation, une grande bataille va encore avoir lieu ici et il vous faut tous vous en aller maintenant. Je vous donne deux heures pour faire vos paquets et partir. Dites-le à tout le monde ». (…) De toute manière, ici (à Eterville), c’est devenu invivable. Branle-bas général. On charge à nouveau vélo, remorque, la voiture d’enfant qui n’a plus que trois roues et ce que l’on ne peut emporter est jeté dans la tranchée. Avant midi, nous prenons la route vers Caen, ma mère prenant la tête en poussant la pauvre   voiture d’enfant avec Alain dedans. Mon père ferme la marche, et l’on se met à chater pour entraîner et rassurer les petits. Deux ou trois familles se joignent à nous.

Tous les villages alentours évacuent et nous formons  un interminable convoi de malheureux traînant des brouettes, des vélos, des remorques, seuls des cultivateurs avaient des chariots. Soudain, deux chasseurs alliés piquent sur nous et prennent la route en enfilade. On abandonne tout sur la route et on se rue à plat ventre dans les fossés ou sous les haies.

Tac, tac, tac, mitraillage en règle pulvérisant tout sur le passage des balles, ça crépite de partout, les éclats fusent. « Ah, les cons ! Ils ne voient donc pas que nous ne sommes que des civils ? » Leurs exploits terminés, ces chasseurs alliés disparaissent dans le ciel. Alors là, on ne les porte pas dans notre cœur. Une chance, personne de notre groupe n’est touché. On rassemble les affaires, jetant dans le fossé ce qui a été bousillé, et on reprend vivement notre chemin. Arrivé à l’Odon, notre grande stupéfaction est de voir  couler une eau rougie de sang. Que de morts, que de sang versé pour en arriver à ça. Nous sommes remplis d’une extrême tristesse et de désolation.(…) (2)

Cet exceptionnel témoignage vécu d’un Etervillais nous plonge au cœur de l’exode qu’ont subi les populations civiles du Calvados en cet été 1944. En ce 75e anniversaire du Débarquement et de la bataille de Normandie, c’est d’abord aux civils normands qu’il nous faut penser, à leurs souffrances, et à leur peur du danger, omniprésent. Ils ont payé un lourd tribut aux combats de la Libération et cela, nous ne devons jamais l’oublier.

 

Bien sûr aussi, nous gardons une reconnaissance sans borne aux armées alliées et, tout particulièrement, dans le secteur d’Eterville, à nos libérateurs anglais, écossais et canadiens dont les pertes ont été très importantes.

Les combats acharnés pour s’emparer de la cote 112 réduisent Eterville, comme les villages des environs, à l’état de ruine

Les Allemands savent que les Britanniques préparent une attaque pour s’emparer de la cote 112, une modeste colline située sur la commune d’Esquay-notre-Dame, mais qui domine le bocage, les voies de communication vers Caen et offre une très large vue qui permet de surveiller toute la vallée de l’Odon.

Le 10 juillet, le général commandant la 43e Wessex Infantry Division, le Major General Gwilym Ivo Thomas, reçoit l’ordre de la prendre et d’en déloger la 10e SS Panzer Division Frundsberg. Nom de code : Opération JUPITER. « A 4 H 55,  écrit le spécialiste de la bataille du Calvados, Albert Grandais, l’artillerie britannique ouvre le feu sur les positions allemandes : un tir de barrage sur le front de trois   kilomètres et demi d’étendue, soit un canon tous les trente mètres.» (3)

            Trois bataillons de la 129e brigade de la 43e DI s’élancent vers leurs objectifs à partir des rives de l’Odon, suivis à leur droite par ceux de la 130e brigade, avec en appui les chars des 7e et 9e RTR (Royal Tanks Regiment). La prise du château de Fontaine-Etoupefour (effective à 6 h 20) et celle du sommet de la colline font partie des objectifs fixés dans la première phase de l’opération. L’attaque d’Eterville confiée au 4e Dorset  Regiment commence peu après. Les Allemands n’opposent qu’une faible résistance et à 4 h 45 du matin, notre village est entre les mains des Britanniques. Les hommes du 4e Dorset reçoivent bientôt l’ordre d’avancer vers Maltot. Ils sont aussitôt remplacés par le  9e Bataillon Cameronians (Scottish Rifles) de la 15e division d’infanterie écossaise.

Par chance, nous disposons du témoignage du lieutenant-colonel Richard Villiers, commandant en     second de ce bataillon.

« A 7 h 30, je laisse mon bataillon dans Fontaine-Etoupefour et me rends à Eterville en chenillette. J’y trouve la plus grande confusion, de nombreux morts et blessés gisant partout, y compris  un  photographe de l’armée, mort, sa caméra brisée. Les sentiers sont remplis de chenillettes et autres véhicules en flammes. Le village est alors lourdement bombardé et cela continue pendant une heure ou deux. Je me rends au PC du 4e Dorset (4). Son commandant me dit qu’il a subi de lourdes pertes et que le médecin et les brancardiers ne peuvent rien faire du tout. (…) Il m’annonce alors qu’il se prépare à  avancer sur Maltot et me demande en conséquence d’amener mon bataillon pour relever le sien. A midi, nous étions enterrés dans le village. »(5)

            Au cours de l’après-midi, le 9e Cameronians tente de se maintenir dans le village et d’établir le contact avec le 7e Seaford Highlanders qui a réussi à atteindre Le Mesnil de Louvigny, mais sans succès.

Aux environs de 2 heures, après un bombardement incessant des positions écossaises, des éléments  du 21e et du 22e Panzer SS-Grenadier, forts de 80 hommes environ, lancent une énergique contre-attaque et pénètrent dans Eterville. L’artillerie britannique réussit cependant à les en déloger, vers 3 heures et    demie du matin.

Au petit jour, le 11 juillet 1944, le village d’Eterville est demeuré entre les mains des Cameronians et y rester. « Le bilan de nos pertes, écrit le lieutenant-colonel Villers, depuis le  matin du 10 juillet se monte alors à 13 tués dont un officier, 100 blessés et 36 disparus. Progressivement, le 2e Glasgow Highlanders relève les Cameronians dans Eterville. »

            Notre village est libéré, mais les obus d’artillerie, de chars Tigre (102e SS-Panzer bataillon lourd), et de mortier (Nebelwerfer) continuent de pleuvoir sur la commune où les Glasgow Highlanders sont bientôt, à leur tour, relevés, dans la nuit du 11 au 12 juillet, par les soldats du  Royal Regiment of Canada. Dans son historique régimentaire, le Major W. R. Bennett, précise : « La position que nous occupions formait un saillant à l’intérieur des lignes ennemies, avec Eterville sur notre gauche. Au moins 50 cadavres      britanniques et allemands dispersés ici et là, pourrissaient sous le chaud soleil de juillet. Pendant les 5 jours pendant lesquels le régiment est demeuré à cet emplacement, nous avons reçu des tirs ininterrompus d’obus et de mortier durant 23 heures 30, chaque jour (les Allemands arrêtaient méthodiquement leurs tirs de midi à midi trente pour déjeuner). La plupart de nos pertes (6) ont été occasionnées par des tirs directs sur nos tranchées. L’un d’eux a provoqué la mort de notre médecin régimentaire, le capitaine I. P Weingarten. »

            Les combats, pour la prise de la Cote 112, sont cependant loin d’être terminés. Baptisée « le mont du Calvaire » par les Allemands, ou « la colline de Cornouaille » par les Britanniques, la Cote 112 devient, dans les semaines qui suivent, un véritable no man’s land constamment pris sous le feu de l’artillerie des deux camps, et changeant plusieurs fois de mains. Ce n’est que le 4 août que la célèbre hauteur est définitivement conquise par la 43e Wessex Division.

Au terme de l’Opération JUPITER, les pertes britanniques s’élèveraient à près de 2 000 soldats tués, blessés, portés disparus ou prisonniers.

Sur le territoire de la commune d’Eterville, à la date du 30 mai 1945, n’ont pas encore été relevées les tombes de 13 militaires allemands et de 87 militaires alliés, dont celles de 62 Britanniques et de 25   Canadiens du Royal Regiment of Canada (7).

75 ans après la libération de leur village, les Etervillais se souviennent, avec reconnaissance, du  sacrifice de ces jeunes hommes pour que renaissent nos libertés.

 

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(1) Etervillais depuis plus de 25 ans, Gérard Fournier, professeur agrégé honoraire, docteur en histoire, et historien, est l’auteur de nombreuses publications relaves aux deux guerres mondiales. Il dirige la collection « La Résistance en Normandie » aux éditions Charles Corlet. Il est ailleurs l’auteur d’une exposition sur « Eterville de 1900 à 1945 », toujours conservée en mairie.

(2) Extrait du témoignage de Jacques Leullier, publié par Ouest-France, édition de Caen, sous le titre : « Un été 44 : Jacques Leullier raconte sa libération de Caen  » depuis le 5-6 juin 2004, jusqu’au 7-8 août 2004. Dans le chapeau, le quotidien précise : « En juin 1944, Jacques Leullier est pensionnaire au petit séminaire de Caen. Pendant des jours, il a pris des notes. Bien des années plus tard, il a remis en forme ce journal de 1944, « pour que mes enfants et petits-enfants comprennent. »

(3) Albert Grandais, La bataille du Calvados, Editions des Presses de la Cité, Paris, 1973, p.243

(4) Le PC du 4e Dorset se trouvait à l’entrée principale actuelle du cimetière d’Eterville, abrité par les deux murs des propriétés riveraines (Tim Saunders, Hill 112, Battles of The Odon—1944, Leo Cooper, Barnsley, 2001).

(5) Brigadier-General Richard Villiers, A short History of the 9th Cameronians. In Albert Grandais, opus cit., p 248.

(6) Du 11 au 17 juillet 1944, le Royal Regiment of Canada a enregistré à Eterville 104 pertes : 30 tués et 74 blessés (Major Bennett, « Into Battle. The Royal Regiment of Canada », sans date).

(7) Archives municipales d’Eterville non cotées.

 

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